[Journal vivant] La méditation et la conversation sont-elles sources d’évolution pour la société ?

La méditation est-elle un phénomène de mode, une méthode parmi un florilège d’outils d’évolution personnelle ? Ou bien est-elle en train de s’installer durablement pour devenir un véritable art de vivre ? D’un point de vue sociétal, il est difficile de passer à côté ce phénomène, car ce mot s’est répandu dans l’espace social et médiatique depuis quelques années, que cela soit dans les kiosques à journaux, les rayons de grandes enseignes, les espaces dédiés au bien-être, les soins thérapeutiques…

De manière générale, la méditation serait présentée comme une forme de réponse appropriée pour introduire de la maîtrise au sein de modes de vie hyperactifs et hyperconnectés. S’il y a autant de perceptions, de compréhensions de la méditation que de pratiquants, est-il possible d’appréhender la transformation globale qu’opère la méditation sur les individus et la société ? Qu’est ce qu’elle modifie pour soi-même et dans la relation aux autres ?

En décembre 2017, je me suis rendue pour la première fois à une retraite de méditation au centre Dechen Chöling* situé près de Limoges. J’ai pu y rencontrer ces questions et en recueillir quelques traces partagées ci-après.

Quelques jours avant la fin de l’année 2017,  j’ai souhaité répondre à mon désir d’honorer une année-creuset de changements profonds tout en impulsant un mouvement pour 2018. C’était à la fois un besoin d’intériorisation tout en restant reliée au monde.  Au détour d’une navigation sur le web, lorsque je suis tombée sur cette proposition de retraite associant méditation et Art of Hosting, j’ai apprécié la double proposition entre « écoute de soi et création avec l’autre ». Il y a quelques années, j’avais déjà repéré avec intérêt cette pratique d’art de l’hospitalité pour enrichir les conversations, mais les formations données en France se faisaient rares, alors je n’y avais pas donné suite. Cette proposition de retraite était l’occasion d’approfondir à la fois ma pratique de la méditation et de la conversation**.

Le lendemain, après le passage d’une nuit qui me porta conseil, j’ai pris ma décision et je me suis inscrite à ma première retraite. La perspective d’une durée courte, une semaine, a permis de limiter mon appréhension de l’inconnu, car je ne connaissait ni l’organisation, ni le lieu, ni aucun des participants. Mes craintes s’équilibraient néanmoins, avec une curiosité espiègle face à la devise de Dechen Chöling « Promouvoir la société éveillée« . Avec une telle affirmation, je me sentais très curieuse des surprises susceptibles de m’y attendre.

L’histoire m’a mené bien au delà de toutes les espérances imaginées…Vive l’intuition, vive l’inconnu, vive la curiosité, car les surprises, la richesse des rencontres et des découvertes ont bien été au rendez-vous !

Tout d’abord, l’accueil et le cadre collectif m’ont offert d’emblée un sentiment à la fois de sécurité et d’hospitalité. La chaleur du personnel y a sûrement participé autant que l’établissement d’une « rota » d’une heure par jour. Cette règle, établie par le centre, attribue un rôle précis à chaque participant dans la participation aux tâches collectives : de la préparation et la mise en place du repas au ménage des parties collectives. C’est une occasion de contribuer à l’ensemble et de le pratiquer en conscience. A mon sens, cette règle a permis de maintenir une grande fluidité du fonctionnement global. Aussi, elle permet à l’esprit et l’énergie de se concentrer pleinement sur les temps d’apprentissage et le programme proposé par les enseignants Catherine Eveillard et Herbert Elsky.

Tout au long de la semaine, je me suis sentie nourrie à de multiples niveaux par la profondeur, la simplicité, la bonté, l’élégance de l’enseignement. La beauté de ce lieu historique et le soin porté à la décoration m’ont permis de ressentir une énergie d’ensemble très harmonieuse. Est-ce l’œuvre magique d’un mariage amoureux des cultures Occident et Orient, des dynamiques d’être et de faire, ou encore du flot entre intuition et raison ? Peu importe comment cette danse est nommée, il y a ce quelque chose lié au mélange d’énergies qui émeut.

Ce métissage ouvre les perspectives et défait les croyances, n’est-ce pas ? Je dois avouer que je portais en moi cette croyance que la retraite porterait une dimension monastique voire austère. Certes, j’ai pratiqué intensément la méditation assise et marchée comme jamais en si peu de temps. Mais au même moment, je me suis reliée à une trentaine de compagnons de route, dans une belle dynamique créative et relationnelle, au moyen de conversations guidées, du chant et de la danse. Aussi, nous avons eu également le grand plaisir de visiter l’exposition de l’enseignant Herbert Elsky, artiste sculpteur et créateur d’installations sonores.

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Après quelques jours de retraite, j’ai eu la bonne surprise de participer à un World-café pour interroger l’impact de la méditation sur la vie :

« Qu’est-ce que m’apporte personnellement la méditation?

Qu’est-ce qu’elle m’apporte dans ma relation à l’autre?

Qu’est-ce qu’elle apporte à la société ?

Quels sont les liens entre les trois ? »

Le World Café est un processus créatif qui vise à faciliter le dialogue constructif et le partage de connaissances et d’idées. Il reproduit l’ambiance d’un café dans lequel les participants débattent d’une question ou d’un sujet en petits groupes. À intervalles réguliers, les participants changent de table alors que l’hôte reste à la table et résume la conversation aux nouveaux arrivés.

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Ce jour là, nous avons été six volontaires, chacun « hôte » d’une table pour récolter la parole et féconder les idées issues des conversations. Les « récoltes » ont ensuite été affichées dans le lieu de vie afin qu’elles soient partagées à l’ensemble des participants.

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Au fur et à mesure de la semaine, grâce à la pratique de la méditation et des conversations du World café, j’ai réalisé combien la méditation n’est pas seulement un choix de vie personnelle : elle revêt une dimension sociale, politique, économique et écologique. L’amour et la non-violence naissent dans l’esprit, les pensées, les paroles et la vie quotidienne. Alors, il serait nécessaire de regarder son état intérieur régulièrement pour goûter l’état de paix initial, y revenir dès que possible et le redonner au monde.

Blog2.jpgAussi, j’ai été très frappée par la puissance et la force de l’énergie d’un grand cercle lorsque les relations sont harmonieuses et que le cadre soutient l’exigence de l’enseignement. J’ai pris conscience d’avoir vécu à une petite échelle, le potentiel d’une société à venir, une émergence codépendante, celle où le lever de tous dépend du réveil de chacun.

Une personne présente depuis des années à Dechen Chöling m’a témoigné qu’elle a senti un souffle de jeunesse durant cette retraite, à la fois dans le mélange intergénérationnel, mais également dans le déroulement des évènements, ainsi que dans les initiatives personnelles proposées. Personnellement, j’ai observé un remarquable esprit d’ouverture, au sens où j’ai eu le sentiment de participer à une culture vivante : j’étais à cet endroit où, ce qui nous occupe se fabrique dans une écoute mutuelle entre enseignants, participants, et évènements extérieurs. Cette attitude d’adaptation me semble admirable. Elle est créative. Ou plutôt elle permet à la créativité de s’exprimer de manière juste et équilibrée à l’écoute de ce qui est présent. L’enseignant est le garant de l’intention, ce contenant qui permet à la magie d’apparaître : le meilleur des uns et des autres se révèle. Accueillir l’imprévu et faire avec l’inconnu est une approche qui honore ce qui est vivant. Un mouvement ou une organisation, qu’elle soit sociale, spirituelle ou culturelle, n’est pas réduite à une dimension figée, dès lors que les possibles et la dimension créative de l’instant y sont intégrées.

Last but not least, la puissance du récit de l’expérience personnelle m’a été confirmée lors de cette retraite. Le témoignage vivant s’est incarné dans le partage authentique de situations relationnelles parfois délicates. Au contact de la transmission d’un apprentissage qui se révèle dans la vulnérabilité, de nombreux participants ont témoigné que cette façon d’enseigner les a profondément touché. En ce sens, le partage d’une expérience personnelle apprenante serait plus riche que le partage d’une doctrine ? Si le récit touche plus directement à la fois le cœur et l’esprit, il est souhaitable de le croire.

Pendant le cercle de clôture, j’ai été émue par la force contenue dans les partages :

« Une forêt d’humains se regardent, se reconnaissent et s’élèvent ensemble en harmonie avec le reste du monde. »

« Vivre quelque chose d’aussi fort avec des personnes inconnues, en si peu de temps est la chose la plus belle que je fais dans ma vie depuis deux ans maintenant. »

« Il y a une différence entre comprendre et ressentir. Au cours de cette semaine, j’ai ressenti et cela a changé quelque chose. »

« Tout ce qui n’est pas donné est perdu, alors donnons, donnons, donnons. »

Ainsi, à la fois nourrie des rencontres et de ma pratique personnelle, je suis repartie avec la conviction que la société a besoin d’un éclairage sur une sagesse qui s’incarne progressivement et développe l’intelligence du potentiel quand nous sommes conscients d’être interreliés.

En finissant la récit de ce vécu, je pense à cette ultime suggestion soufflée par Herbert Helsky « Pensez dans le quotidien à garder une bonne posture« . Je l’écris ici, pour mieux encrer l’esquisse d’un riche apprentissage, l’ancrer et le partager en n’oubliant pas qu’une constellation d’humains fait sans aucun doute, de même et à leur manière, ailleurs.

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*Dechen Chöling est un lieu de retraite affilié à l’organisation  Shambhala dont les racines puisent leur source dans le bouddhisme tibétain. Des programmes associant méditation et des disciplines complémentaires sont proposées pour permettre la transmission de la sagesse issue de cette tradition bouddhiste.

** The Lost art of a good conversation est le nouvel ouvrage du Sakyong Jamgön Mipham Rinpoché

 

 

 

 

 

 

6 commentaires sur “[Journal vivant] La méditation et la conversation sont-elles sources d’évolution pour la société ?

  1. Je remercie Gabrielle du fond du coeur pour ce beau témoignage qui prolonge l’inspiration de cette retraite du Nouvel AN. Que ces voeux restent avec nous.
    Catherine Eveillard et Herbert Elsky

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  2. Le récit de ton expérience pendant cette retraite est un bel hommage au fonctionnement collectif de Dechen Chöling, à tous ceux qui nous ont permis de la vivre harmonieusement, aux différents ateliers proposés et aux enseignements transmis généreusement par Catherine et Herbert. Ce partage d’énergie en paroles échangées, en actions, en chants, en silences, est bien la preuve que nous sommes liés. La méditation nous fait mieux ressentir cette union qui transcende notre égo et notre enveloppe charnelle qui va avec, pour peut-être apercevoir et sentir ce que l’on appelle « l’âme » et s’ouvrir à une énergie « supérieure » , « cosmique » qui nous unie tous: Nature et êtres vivants de l’univers. Alors merci à vous tous pour ce magnifique partage,
    Merci Gabrielle pour ce beau message, qui fait écho à mes propres ressentis, et pour avoir fini sur la suggestion d’Herbert <Pensez dans le quotidien à garder une bonne posture<.
    Bises et câlin à tous
    Yves

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  3. Bonjour Gabrielle,

    Merci beaucoup pour ce partage de photos et ton article. j’ai beaucoup aimé. En dehors du fait qu’il est très bien écrit, il est sincère et surtout il donne envie de se plonger en nous même comme tu l’as fait. D’avancer vers une meilleure société.

    « Le premier pas vers le changement et de s’apercevoir qu’il est possible » a écrit le Dalaï Lama, je trouve que ton article illustre à merveille cette phrase. Tu racontes avec beaucoup d’honnêteté et de simplicité la démarche qui t’amène à faire une retraite de méditation et …..on a envie de te suivre!!

    Tu partages avec intelligence les émotions, les découvertes, les rencontres et pour l’avoir vécu à tes côtés, je me suis reconnu.

    J’ai été très surprise du « souffle de jeunesse » que tu évoques. D’habitude ces retraites n’attirent que peu de jeunes et le réveillon du jour de l’an étant intégré à celui ci, j’avoue que je ne pensais y rencontrer que des + de 45 ans!!!

    Quelle bonne surprise ce fut et quel espoir surtout, je commence enfin à croire qu’une « société éveillée » est possible car les plus jeunes générations semblent en recherche, et se tournent avec nous vers un mode de vie, de penser et de faire qui ne laisse personne à la traine, une philosophie qui peut être laïque et bienveillante pour tous.

    Merci pour cet échange et belle continuation.

    Grosses bises
    Martine

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    1. A te lire,je me remémore notre bel échange…Un immense merci pour ton message qui m’encourage à continuer le travail d’éclairage et de témoignage que “oui ca y est la société s’éveille”. La retraite m’a donné tant de foi en cela que désormais j’ai envie de continuer,d’expérimenter,de faire du lien,de montrer la beauté et la bonté à l’œuvre…

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