Au Congrès « Soigner l’homme, sauver la Terre » : quel savoir-partager ?

Au début du mois de février 2018, je me suis rendue au Congrès « Soigner l’homme, sauver la terre » à Aix-les-Bains. Organisé par Sens et Symboles, j’ai été attirée par un constat partagé dans un teaser-vidéo. La présence annoncée de certains intervenantes comme Valérie Cabanes ou Barbara Demeneix rendait l’évènement attrayant. Environ 700 personnes ont répondu comme moi à cette proposition.

Le but du Congrès était contenu en ces termes « Regardons, nous sommes tous conscients de la chose, essayons d’ouvrir les yeux, de voir, de nous réunir pour réfléchir sur ce qu’il se passe, d’écouter tous ces conférenciers pour prendre conscience de ce qu’il en est. Cette conscience de l’humanité peut nous permettre d’évoluer.« 

Je dois dire que dès le départ, je ne me sentais pas en résonance avec l’expression « Sauver la terre » incluse dans le titre du congrès. Cela laisserait entendre que l’homme a la capacité de sauver la planète par des solutions et par des actions. Or l’ouverture s’incarne, à mon sens, avant tout dans une attitude de « laisser-agir », de respecter, d’aimer, de prendre soin de la terre.

Entre mon intérêt de faire de nouvelles découvertes, et mon interrogation, il m’a semblé intéressant de me rendre à cet évènement afin d’éprouver, au contact d’autres personnes, le potentiel d’une telle rencontre.

Ouvrir la conférence, ouvrir l’espace d’interaction

J’ai toujours aimé participer à des conférences. Je réponds ainsi à une soif d’apprendre, de comprendre le monde, pour mieux y être et ajuster ma place. Mais ces derniers temps, je me suis rendue compte que je suis plus impatiente lorsque l’intervention du conférencier dure plus d’une demi-heure. Est-ce dû à ma capacité d’attention qui a diminué ? A mon besoin d’interaction qui a augmenté ? Avec le web, je peux consulter autant de vidéos-conférences que je le souhaite, alors une présence physique à une conférence présente-t-elle toujours un intérêt ?

Tout d’abord, je reconnais mon besoin d’interaction car il contient un potentiel de dialogue, de mise en relation et d’échange. C’est un mouvement de vie comme le décrit François Cheng dans « Cinq méditations sur la beauté ».

« Le mouvement4emeMeditationCheng_MvtVie.jpg de la vie est pris dans un réseau de constants échanges et d’entrecroisements. On peut parler là d’une interaction généralisée. Chaque vie est reliée, même à son insu, aux autres vies; et chaque vie est, en tant que microcosme, est reliée au macrocosme dont la marche n’est autre que le Tao.* » François Cheng – « Cinq méditations sur la beauté »

Aussi, au cours de cette journée de conférences du 3 février, j’ai eu la désagréable surprise de constater, qu’il n’y a pas eu d’espace offert pour des échanges avec la salle.

Pourquoi éviter ce processus de mélange et de lien à la diversité ? Quelles raisons motivent ce choix de se dispenser de questions et de points de vue  ? Sans l’espace interactif et sa dimension créative,  comment l’expérience du réel est-elle valorisée par rapport à l’expérience web et ses possibilités d’interactions avec les commentaires et les conversations virtuelles ?

J’en arrive au constat qu’une présence physique à une conférence ne présente désormais un véritable intérêt que si elle offre un espace facilitant l’interaction. La qualité de l’échange dépend ensuite des contributions et de l’écoute des participants.

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Faciliter l’émergence d’un sentiment d’unité

Au cours de la journée, et dans la thématique « Soigner l’homme », Didier Fayol, dermatologue et président de l’association Ponta Pontes m’a fait le plaisir de partager son approche de la médecine. Il interroge la possibilité de transformation à travers un dialogue avec ses patients.

« J’interroge le sens et j’accompagne sur les désordres intérieurs pour permettre de retrouver un ordre et voir l’impact que cela a sur la maladie. »

Avec son association, il œuvre à la mise en place des propositions de marche consciente, de danse, et de chamanisme. Ces espaces de rencontres sont créés comme des « zones de passages vivantes » entre la connaissance scientifique et la connaissance intuitive. Aussi, son partage vient me confirmer que la guérison, l’apprentissage, l’appropriation de la connaissance passe par la mise en corps, par l’expérience, comme l’énonce ce proverbe :

« Dis-moi, je l’entends. Montre-moi, je le retiens. Fais moi expérimenter, je l’apprends. »

Lors de sa conférence « Tout feu, tout femme : la puissance du féminin », Marianne Sébastien a proposé au cours de son intervention  un temps partagé avec la voix. Sentir toutes les personnes de la salle chanter durant quelques minutes m’a fait vibrer avec d’autres. C’est à l’image d’un concert. J’y reconnais en plus la valeur d’un sentiment d’unité dans l’expression partagée. Celui-ci nourrit le désir d’un autre monde et permet de commencer à réfléchir et agir en faveur de ce que nous voulons voir émerger et vivre ensemble.

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Au delà de la dénonciation, inspirer des ressources constructives

Ma présence physique aux conférences me permet de sentir mon énergie, mon émotion au contact du ton et des propos des conférenciers. C’est ainsi que j’ai eu des difficultés à apprécier le ton vindicatif de certaines interventions dans la mesure où les propos étaient généralisés et n’étaient pas associés à un message pacificateur ouvrant des perspectives. Au delà de la colère que peut susciter chez moi un certain nombre de dérives graves pour la nature, les êtres vivants, j’ai le désir de transformer cette émotion en actes constructifs pour ma vie et celle de ceux qui m’entourent.

« On a une quantité d’énergie limitée et quand on la met dans sa zone de préoccupation, elle est diluée et on a l’impression d’être impuissant. Alors que si on rassemble cette énergie et qu’on la met dans sa zone influence, il se passe un truc énorme. Non seulement, la zone d’influence s’améliore et en plus on est mieux en se couchant et le matin en se levant, car on a l’impression que le monde a changé là où on est. » Propos de Frédéric Bosqué à propos de Tera- Un écovillage pour le XXI siècle.

Un peu plus tard dans la journée, j’ai rencontré Éléonore et Floriane. Respectivement directrice financière d’une PME et architecte, elles m’ont confié leur regard « mitigé » sur la journée de conférences.

« Des discours très binaires, de bien et de mal, méchant et gentil, de bourreau et de victime. On ne voit pas en quoi cela apporte quelque chose cette critique. Ce discours binaire est pourtant critiqué mais malgré la critique qui en est faite, on tombe dedans également. »

Éléonore et Floriane m’ont partagé avec sincérité combien certaines conférences ont apporté une source d’inspiration et d’espoir, et d’autres les ont déçu. Notre conversation venait confirmer une partie de mes propres réflexions basées sur un ressenti intime.

Depuis quelques années, de nouvelles formes d’appropriation du savoir se développent pour offrir une expérience collective enrichie. Voici ci-dessous quelques exemples de pratiques qui me viennent à l’esprit : Art of Hosting, Bar-Camp, Agoras de la démocratie intérieure, conférences gesticulées. J’aurai l’occasion d’y revenir lors de prochains articles.

***

En étant à l’écoute de mes ressentis, mon regard s’exprime ici, habité d’une intention bienveillante. Cette position s’inscrit dans la perspective d’ouvrir des possibles. Si le virtuel permet de faciliter de nombreuses communications, le réel contient à mon sens, la possibilité d’un contact plus en profondeur à soi et à l’autre. En ce sens, il aura toujours ma préférence et donc mon attention.

Dans ma réflexion personnelle au « savoir-partager », je questionne ma relation à ce que je reçois et ce que j’émets dans mon quotidien. J’imagine que mon interrogation peut s’étendre à une dimension collective : dans notre manière de partager, quelles sont les conséquences d’une attitude d’attente et de consommation ? Qu’est-ce que cela changerait de créer les conditions réelles de partage permettant d’offrir, de donner, et de se reconnaître ?

Ces questions s’ouvrent à moi comme porteuses d’une dimension à la fois économique, écologique, sociale, culturelle. Et je m’en ouvre à vous.

 


*Tao : en caractère chinois 道, dào signifiant « voie, chemin » (Source Wikipédia)

6 commentaires sur “Au Congrès « Soigner l’homme, sauver la Terre » : quel savoir-partager ?

  1. Oh des questionnements très intéressants… D’abord, on dit que la capacité d’écoute est de 1 h, venue sans doute du formatage scolaire de l’heure de cours… Mais, personnellement, souvent, mon esprit vagabonde très vite… C’est pour cela que, lorsque j’ai mis sur pied des conférences sur les grands de la chanson, j’ai toujours cherché à tenir les participants en haleine, et puis à les faire intervenir… C’est là l’essentiel… Et je vois que, la plupart du temps, les gens me parlent d’eux, plus que de l’artiste que j’ai mis en lumière ! Pour moi, c’est une réussite… Porter le flambeau de la parole, et qu’elle se propage…

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    1. Les gens te parlent d’eux parce que la parole de l’artiste est en chacun de nous. Nous ne sommes pas voués à être tous des artistes producteurs d’oeuvres d’art, mais nous sommes tous potentiellement artistes de nos vies, en créant à partir de ce qui nous donne de la joie au coeur 🙂

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  2. Tout à fait d’accord ! « Artistes de nos vies » : ça me plait…
    En tout cas j’aime beaucoup ton article,avec des interrogations qui rejoignent mes préoccupations…

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  3. Je remets ici des fragments d’échange d’un « fil de discussion » sur facebook :

    Le partage d’un texte écrit par Jean Lapierre sur l’expression, la parole. Nous ramener à l’essentiel, c’est là que nous convergeons http://jeanlapierre.tumblr.com/post/168041689074/de-lexpression

    Aussi, je suis tombée sur cet article qui réhabilite l’art de la dispute pour oser parler vrai plutôt qu’être dans l’évitement. C’est plus ciblé pour les entreprises, mais les espaces de parole, il y en a besoin pour plein de raisons y compris pour être plus efficace 🙂 https://brandnewsblog.com/2018/02/25/lart-de-la-dispute-ou-comment-liberer-la-parole-en-entreprise/?utm_content=buffer70259&utm_medium=social&utm_source=twitter.com&utm_campaign=buffer

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  4. Bravo Gabrielle pour tes recherches, ton courage et ta soif d’apprendre et de partager. Cela me motive ainsi beaucoup à continuer moi aussi à partager ce que j’ai glané. J’espère qu’on se retrouvera bien vite.
    Catherine Eveillard

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    1. Merci beaucoup Catherine pour ton message, ravie de te lire avec ces mots plein de chaleur ! Oui on va se retrouver avec nos convergences d’intention. Je me souviens bien de ta phrase « accueillir l’inconnu et allumer l’avenir pour ceux qui nous suivent » Cela nous a inspiré et nous inspire plein d’enthousiasme n’est-ce-pas? A très bien-toi. Gabrielle

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