Les tisserands réparent le tissu déchiré du monde

Il y a près d’un an et demi, j’ai découvert le livre « Les Tisserands : réparer ensemble le tissu déchiré du monde » écrit par Abdennour Bidar, docteur en philosophie.

Je me souviens avoir lu l’ouvrage d’une seule traite. J’ai été, à la fois, profondément exaltée et apaisée par cette pensée. J’ai partagé ce « choc artistique » à l’époque sur Facebook pour répandre la bonne nouvelle.

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Quand j’ai appris en début d’année qu’Abdennour Bidar donnait une conférence (l’association Convergence 86 a mis en ligne l’enregistrement), je n’ai pas manqué cette occasion de rencontrer l’auteur de ce regard inspiré. Aussi, j’étais curieuse d’en savoir plus : d’où part sa vision, quelle histoire porte ce désir intense de relier et de « faire exister dans la Cité une certaine qualité de lien » ?

Son message parlera à ceux et celles qui se posent la question de l’essentiel dans leur existence et pour nous rappeler que les crises contemporaines prennent leur source dans un oubli du lien à notre intériorité, à la nature et à l’autre.

Cette approche symbolique du lien, du tissage m’est apparue précieuse pour relier la dimension spirituelle à l’existence, l’infiniment grand et la vie quotidienne.

Rencontre et fragments partagés.

 

 

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Abdennour Bidar se présente comme un « méditant engagé« . Son livre « Les Tisserands » est le fruit d’un long trajet de pensée « et de vie »,  indique-il.  Le ton est donné. Ainsi, il exprime ouvertement qu’il tient à relier ce qu’il dit à ce qu’il est. Ce n’est pas si commun d’entendre un philosophe s’affirmer et s’impliquer personnellement. Sa pensée se partage et le révèle dans un même mouvement. J’apprécie cette posture qui n’installe pas de hiérarchie et incite au dialogue d’égal à égal, d’humain à humain.

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Grâce au partage humble de son vécu, je me sens engagée et en résonance avec ma propre histoire. Sa réflexion me traverse intimement. Elle devient d’autant plus consistante et vivante. Je me sens dans un espace de confiance et cela m’invite à être attentive et même…attentionnée.

Ce jour-là, je sens aussi certaines facettes intérieures se réveiller : la philosophe, l’écrivaine, la rêveuse, la tisseuse, la sage…C’est appréciable de trouver ces nouvelles couleurs pour tisser de nouveaux liens à l’intérieur…

Josef Jakubczyk
Josef Jakubczyk – Tissage

Élevé dans une double culture, islamique et occidentale, Abdennour Bidar dit poursuivre une vision de l’être humain qui puise, au delà des différences de formes, dans les points de convergence et de résonance d’un sens commun. L’œuvre des Tisserands consiste à, consciemment « tisser les fils » — c’est-à-dire, créer les liens — qui unissent l’humanité en soi, avec l’autre et avec la nature.

Ainsi, Abdennour Bidar nous indique qu’il y a des liens qui libèrent et d’autres qui étouffent. Comment discerner ceux qu’il convient de délier et ceux qu’il est bon de relier ?

Inspirée de la pensée d’Abdennour Bidar, à la fois dans son livre « Les Tisserands« , et durant sa conférence, je partage ci-dessous ma compréhension et mon interprétation de ce qui me semble dessiner une voie qui allume mon désir d’avenir.

Retrouver le lien au Soi et la conscience d’appartenir à plus grand

Le premier lien à tisser est un lien avec soi-même, avec son moi profond, dans un espace qui nous fait toucher un sentiment d’appartenance à plus grand que nous-même.

Nos parcours d’humains ne sont-ils pas des graines semées au vent ? Parfois, j’aime à penser que nous sommes cette graine. Notre chemin apparaît parfois chaotique, sans aucun sens, terne en apparence, ne sachant où et comment prendre racine, mais n’oublions pas que la force et la beauté se cachent à l’intérieur. Grâce à l’amour du soleil, au printemps fleurissent les arbres.

« Combien d’entre nous ont creusé assez loin, avec assez d’acharnement dans la terre noire de leur intériorité pour y déterrer la source bouillonnante d’eau vive? » Les Tisserands

La façon de nommer cette conscience de plus grand que soi diffère : elle est parfois appelée Dieu, âme du monde, Soi, présence, amour… A mon sens, ce qui importe c’est la perception singulière et unique que chacun vit dans et à l’écoute de son être. Que le Soi puisse s’exprimer ouvertement et pleinement afin que l’invisible qui nous meut à chaque instant puisse abreuver à nouveau les racines de notre culture humaine.

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Choisir les liens au Soi nous fait entrer dans un progrès d’être. C’est un processus d’humanisation qui élargit notre perception d’existence et d’appartenance au delà de nos cercles de proximité immédiate : famille, amis, collègues, voisins.

Il apparaît également précieux de se mettre en capacité de reconnaître les voiles, ces liens qui étouffent, les illusions de séparation et d’identification à la personnalité. Reconnaître sa vraie nature innée et pure reconnecte à l’âme. Cette reconnexion progressive permet peu à peu la libération de l’attachement à la personnalité et son vacarme associé de pensées.

« Faire lien à plus grand que soi » signifie aussi relier des domaines au delà de représentations qui les voient encore trop séparés voire opposés (art, sociologie, écologie, économie, etc). En ouvrant le champ de nos consciences à une vision globale et nécessairement complexe, nous reconnaissons les liens qui unissent toutes les parties du système et nous nous y connectons.

« La spiritualité tisserande élève l’esprit et ouvre le cœur d’une façon particulièrement ample, grâce à une infinité de liens nourriciers. Rien ne la prédéfinit donc : elle est aussi ouverte, riche, inventive que la possibilité de chacun de trouver des relations qui l’inspirent et le font grandir. (…) Une « vie spirituelle » élargie à tout ce qui permet de relier notre petite vie à quelque chose de plus grand serait fluide et non rigide, sans forme préconçue (…) elle évoluerait constamment, se métamorphoserait ou se recomposerait perpétuellement par toutes les relations fécondes qui se nouent et se dénouent, au gré de chacune de nos interactions. Qui plus est, elle réunirait croyants, agnostiques et athées, et ce, non pas dans une hypothétique « croyance commune » mais dans une expérience que tous peuvent vivre : celle des liens qui nous font grandir en conscience et en humanité. » Les Tisserands

Cultiver la qualité du lien à l’autre et la nature pour grandir en humanité

Incarner une spiritualité en lien avec l’autre reviendrait à « mettre dans la sincérité de ses actes son cœur, au milieu des autres » selon Abdennour Bidar. Cette intention suscite un effort personnel, une responsabilité constante pour exister à partir du plus profond de soi en conscience d’un ensemble interdépendant.

« La vie a un sens profond partout où il y a un beau lien à nouer – un lien susceptible de mettre notre terre intérieure en culture, de faire grandir notre « graine d’être » jusqu’à ce qu’elle devienne un arbre immense dont les racines vont du centre de la Terre et dont la ramure touche la cime du cosmos.  » Les Tisserands

A partir de la connaissance de cet espace profond en soi, le travail d’humanisation consiste à ajuster sa place et son comportement au monde en passant de l’ego-système à un l’écosystème.

 

C’est ainsi que les Tisserands rétablissent peu à peu l’harmonie et participent au passage d’un rééquilibrage de forces verticales (le pouvoir, la hiérarchie, la concurrence) et horizontales (l’accueil, l’entraide, la coopération, le partage, et la co-création). A travers des milliers d’initiatives solidaires, autonomes et reliées, une citoyenneté transnationale émerge progressivement.

Nos relations sont constamment en voie d’actualisation, de création et recréation continuelle. Ainsi, reconnaître notre qualité d’être humain, notre nature fondamentale, constitue une solide base pour dialoguer et créer ensemble au delà de nos goûts, nos conflits, nos émotions, et par-delà les frontières.

En cultivant un sentiment d’unité de notre commune humanité, nous devenons des accélérateurs de changement culturel car il s’éprouve et se diffuse à travers nos multiples interactions, réelles et virtuelles.  Ce n’est pas une doctrine, c’est une pratique du quotidien. Je la trouve parfois éprouvante, principalement réjouissante.

« Les temps qui viennent appellent cette transversalité et vont s’y prêter plus encore dans l’avenir immédiat. Il va nous falloir des Tisserands autant sur le plan intellectuel – qui relient savoirs et sagesses – que sur le plan pratique , au service conjoint d’une transformation complète de la culture et de la civilisation humaine. » Les Tisserands

Avec Les Tisserands, il n’y a pas de maître et d’élève : chacun est invité à apporter sa pierre à l’édifice et construire son propre cheminement au contact des autres afin de construire une organisation sociale, où l’expression de la singularité de chacun et la solidarité de tous sont synergiques.

Créer les conditions d’existence d’une citoyenneté transversale

Face à la complexité des enjeux de notre époque, Abdennour Bidar prépare un nouvel ouvrage sur le revenu universel d’existence. Il lui apparaît indispensable désormais que la société crée des conditions d’existence et d’exercice d’une plus grande citoyenneté. Inspiré par la pensée d’Hanna Arendt, Abdennour Bidar soutient que la vie de l’être humain en société mériterait d’être plus équitablement répartie dans sa dimension sociale, politique et culturelle. Cultiver son humanité s’avère désormais indispensable pour être en capacité de répondre aux défis importants de notre époque : climat, écologie, économie…

Abdennour Bidar raccroche sa pensée aux enjeux présents, de manière transversale, transdisciplinaire, d’une manière à la fois sensible et réflexive, en associant les questions de la vie sociale et de la vie intérieure. Cette « respiration » est une ressource bienvenue parmi le flux d’information centré « par tout ce qui va mal, continuant ainsi à entretenir un climat anxiogène, et à répandre la conviction démoralisante d’un désenchantement quasi total du monde humain. »

Il est temps de relier nos quêtes de spiritualité « les pieds sur terre » en continuant de se soutenir les uns et les autres pour retrouver le chemin des liens qui libèrent…

En mots ou en images*, les artistes poétissant sont déjà au rendez-vous !

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Christi Belcourt – « The earth is my government » – 2018

Sources et ressources inspirantes pour la création de cet article :

 

 

5 commentaires sur “Les tisserands réparent le tissu déchiré du monde

  1. Abdenour Bidar nous montre le chemin vers une société qui donne la primauté au lien et à la relation. C’est essentiel car au bout de nos vies c’est la seule chose qui aura vraiment compté. Et c’est indispensable car c’est la seule voie vers une écologie humaine et sociétale. Merci Gabrielle de nous rappeler cet enseignement et nous donner à lire comme il est cher à ton coeur.

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  2. Oh cet article ! Je me suis immergé dans ce flot si bien écrit…
    J’aurais tant et tant à dire…
    En cette période où l’inspiration me touche tous les jours, je fais une plongée en moi-même…
    Je suis relié par des fils à l’invisible…
    Je n’ai jamais vu Dieu comme un vieux bonhomme au-dessus de tous, mais comme un ensemble, des forces près de nous…
    La vision de la culture ne venant pas d’en haut m’a depuis longtemps guidé dans ma quête d’artiste qui ne se veut pas sur une tour d’ivoire…
    Les temps de partage viennent, se souvenant des meilleures expériences du passé, mais en inventant cet avenir chaleureux où l’on s’intéresse à l’Autre… Chacun porte en soi une voix (voie), une expression qui, hélas, souvent, reste enfouie dans des désirs inassouvis…
    Créons ce monde loin des élitismes, mains tendues vers les âmes et les corps…
    Je pense aussi à ces mots de St Paul :
    « J’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien… »

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  3. Merci infiniment Gabrielle pour ce bel article inspirant, éclairant qui donne envie de continuer à vivre dans l’énergie du coeur! Merci pour avoir cité Luis Ansa qui m’inspire tant au travers de la Voie du Sentir! Gratitude
    A bientôt,
    Magali

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  4. Très motivant et inspirant Gabrielle! Tu donnes envie de découvrir cet auteur et ce livre que personnellement, je ne connaissais pas, et ton enthousiasme est communicatif.
    Encouragements dans cette voie où tu apportes une pierre originale que toi seule peut donner.

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