[Journal vivant] Alter’coop, au seuil d’une culture de la coopération ?

Je suis face à ce cri d’alarme de quinze mille scientifiques sur l’état de la planète.

Colère, tristesse, peur. Que faire au contact d’un monde qui ne semble pas bien sentir l’urgence et le sens des priorités ?

Descendre avec mes émotions. Bousculement. Accueillir le fait que je ne sais pas. Basculement. Chercher. Regarder les espaces où je donne et ceux où je ne peux pas donner. Accepter ma puissance et reconnaître mes limites. Interroger sans cesse mes croyances, mes certitudes. Sentir et danser les mouvements contradictoires. Tout est changement. Refuser la retraite confortable d’une vie d’autosatisfaction, d’un chemin qui serait « le bon ». Trouver refuge dans les espaces qui me permettent de questionner et de créer. Je persiste à vouloir n’être rien d’autre que l’espace de ce rêve éprouvé dans le réel. Faire passage, dessiner une ligne, bâtir un pont, tendre ma main. Face aux constructions mentales, sociales, matérielles, politiques, spirituelles fragmentant les perspectives, résister et persévérer à vouloir intégrer la multiplicité du vivant, encore et encore…nourrir et cultiver le champs de (dé)constructions sociales et culturelles.

Comment ? Où ? Avec qui ?

En reconduisant ma participation et mon intention d’offrir un « journal vivant » au programme Alter’coop « Pédagogie de l’altérité et de la coopération »* j’ai éprouvé à nouveau ce chemin d’une transition entre deux-mondes :

  • grâce à l’appréhension de l’enseignement des peuples premiers, j’ai nourri mes connaissances d’une culture plus proche du vivant.
  • en cueillant le témoignage d’expériences concrètes, les participants m’ont offert leur propre sagesse, leur contribution au projet d’une culture qui « Écoute, honore, partage« .
  • avec l’identification de « zones de tension », mes interrogations m’ouvrent les perspectives d’un chemin à imaginer et à inventer.

Récit d’un « voyage » semé d’espaces de reconnaissance, d’émotions, de sentiments et de questionnements.

Honorer l’espace qui ouvre, cet essentiel pour ressentir le vivant

Ce deuxième module d’Alter’coop s’est déroulé à l’Ecole de la Nature et des Savoirs. C’est un « lieu systémique, de formation et de recherche qui permet d’expérimenter, mettre en œuvre et former aux principes de développement humain durable ». Il est établi à Bellegarde-en-Diois dans le département de la Drôme.

Une fois arrivée sur le site après plusieurs heures de route, je n’ai pas résisté à m’offrir l’espace d’éblouissement d’un soleil couchant. C’était une montagne habillée de nuages dont la lumière rosée et onctueuse reflétait le départ du jour.

J’ai ensuite retrouvé les participants du programme. Après un premier repas joyeusement partagé, un cercle de parole s’est ouvert autour de la chaleur d’un feu. Les uns et les autres ont exprimé leurs mouvements à l’œuvre depuis le premier module : des changements personnels, parfois professionnels, des émotions, la satisfaction de cheminer dans l’apprentissage de la coopération avec des pairs. De mon côté, j’ai témoigné ma joie de me retrouver dans la nature et d’apprendre de nouveau avec une soif de simplicité, de délicatesse et de poésie.

Les prémices d’une culture de la coopération

Cheminer dans la culture de la coopération, c’est interroger de nouvelles attitudes pour faire dialoguer ce qui est habituellement opposé et divisé dans la culture de la compétition.

Reconnaître le vivant en soi, en l’autre, dans la nature et retrouver le chemin de la beauté

  • La transmission de la sagesse des indiens Navajos par Lorenza Garcia

Dès le premier jour du séjour, Lorenza Garcia nous a présenté la voie du Hozho, l’apprentissage de la paix par les Indiens Navajos (appelés « Diné » dans le langage autochtone) au service des futures générations. Entre tradition et modernité, elle nous a rappellé que pour ces « gardiens de la terre« , l’art est d’abord un langage, un moyen de préserver et de passer les messages de la vie. Face à la sentinelle climatique, une démarche essentielle de protection de la terre est de retrouver notre sens de l’interdépendance en marchant dans la beauté. Lorenza Garcia aime partager ce message des indiens Navajos « votre voie est de retrouver votre vraie nature pour vous accorder et faire cohabiter la beauté de tous« . Pour les indiens Navajos, l’équilibre est le fondement de la culture, de l’éducation et de leur sagesse. A travers un entretien, j’ai eu l’occasion de questionner Lorenza Garcia sur l’origine de cette rencontre singulière avec la philosophie des indiens Navajos.

« Ils (les indiens Navajos) guérissent un individu qui peut être l’expression d’un mal-être collectif. Au moment où un individu est dans une situation chaotique, il est le chaotique manifesté dans le système dans lequel il vit. »

« La voie Hozho une invitation à une nouvelle alliance pour un monde moderne en quête d’équilibre. »

« Si je suis dans Hozho, la communion, la relation est bonne. »

« A l’intérieur de la beauté, il y a l’harmonie. »

  • La créativité de Sushila « réinventer le don » sur ce chemin de la beauté

Sushila est à la fois participante et facilitatrice graphique pour le programme d’Alter’coop. Elle réalise des tableaux graphiques dessinés à partir d’expériences vécues par un groupe lors d’une formation ou d’un atelier.

Je l’ai également surnommé « semeuse d’étoiles » suite à l’histoire qu’elle m’a raconté à propos des étoiles en origami qu’elle offre dans le métro en échange d’un regard. Son témoignage m’a enchanté.

« J’aime beaucoup ce rôle de gardienne de la mémoire de ce qui s’est vécu, de ce qui s’est dit et que cela soit agréable et beau, c’est très important aussi pour que cela donne envie d’y revenir.

« La délicatesse des petites choses que l’on peut faire et offrir…cela m’est resté. »

  • Les mouvements poétiques de Robert

Lors du premier soir, j’ai remarqué que Robert crayonnait. Je l’ai interrogé sur les liens qu’il fait entre poésie et coopération.

« La poésie, c’est manifester l’ambition de vivre dans la beauté, faire advenir la beauté et s’efforcer de ne pas détruire ou abîmer la beauté. C’est un travail dans le sacré de la langue. »

« Le dessin est le préambule de la poésie. Dessiner crée un mouvement, et le mouvement va ensuite appeler des mots. »

Robert m’a aussi parlé de son désir de « participer à la création d’une culture de la coopération » avec la conscience d’une fraternité qui est parfois « rugueuse« .

« Rugueuse fraternité, cela veut dire oser se confronter à l’altérité, accueillir, recevoir sa différence, construire à partir de cette différence. »

Cela m’a évoqué cette promenade que j’ai réalisé dans le village au contact de la nature.

Œuvrer à la reconnaissance de la place de l’humain dans des liens multidimensionnels et interniveaux

  • La transmission de la sagesse des indiens Kogis

Lors de la seconde journée du programme, Eric Julien et Thierry Geffray de l’Ecole de la Nature et des Savoirs ont partagé les principes du vivant qu’ils ont éprouvés à la rencontre de l’enseignement des indiens Kogis. Ils s’intéressent à ce qui précède la forme, c’est à dire à l’esprit de l’invisible. Eric Julien nous a sensibilisé à une nécessaire intégration de la spiritualité dans le réel à travers l’interrogation d’une posture respectueuse du monde vivant : « passer de la peurosité à la porosité » et « se rendre perméable à la diversité, car l’autre m’ouvre mes zones de transformation. »

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C’est aussi le choix de l’inter-subjectivité, c’est à dire la co-émergence dans une démarche « non-violente » est mise en avant.

La posture du vivant interroge également le curseur de la justesse. Celle-ci est mouvante selon les situations. Une des stratégies à suivre pourrait d’être « au contact le plus possible avec les bonnes plantes, le moins possible avec les mauvaises plantes pour aller dans le bon sens, pas nécessairement pour la paix.« 

  • L’épreuve du « corps-pays-sage« , un territoire apprenant

« Entrer dans une relation d’écoute avec un territoire pour qu’il nous enseigne » sont des mots prononcés par Thierry Geffray qui m’ont inspiré. L’humain est ainsi appelé à un rapport de précaution avec l’espace qu’il habite. La relation ne serait pas tant celle d’un « aménagement » du territoire, mais davantage celle d’un « ménagement« . Ainsi « un territoire ne se décrète pas, il se secrète » et il n’y aurait « pas de programmation à tenir, il conviendrait davantage de donner priorité au processus. » La politique ne s’élaborerait pas tant « pour tous » mais plutôt « par tous » y compris en y impliquant les animaux. Dans la Drôme, à titre d’exemple, la présence du loup est un enjeu de tensions où la posture du vivant inclusive peut apparaître paradoxale.

Au sein d’un environnement quel qu’il soit, questionner la qualité du lien développe « la conscience du système et permet de rétablir l’harmonie.« 

« Ce ne sont pas les parties du système qui sont à la base de la vie, c’est le lien entre les parties du système. »

« La qualité du lien joue sur les qualités des composantes. »

Avec l’Ecole de la nature et des Savoirs, l’expérience des liens naturels s’établit à de multiples niveaux d’engagement et sur un territoire : famille, ferme, école, association bio-vallée, rencontre multiculturelles. L’effet « interniveau » est notable : les conséquences et les impacts d’une action sur un niveau agit sur les autres niveaux.

  • Le désir de Joël de faire réémerger des savoirs locaux

Lors d’un cercle de partage, Joël a fait un parallèle entre la sagesse des indiens Kogis et celle du peuple celte auprès de qui il se sent plus proche culturellement. Dans sa Picardie natale, il compte aussi nourrir sa recherche de savoirs qui survivent localement « si on s’informe et on fouille, on peut trouver des sources d’information. »

J’ai beaucoup apprécié le partage de sa vision « les peuples premiers ont conservé des savoirs-faire, des traditions que nos civilisations modernes ont en partie perdu. » Son rêve serait de revenir au partage d’une utilisation simple des mathématiques. C’est sa formation première et il aimerait que les données ne soient pas manipulées pour des intérêts privés et surtout que leur utilisation soit mieux comprise.

  • Le parcours multidimensionnel de Déborah au service du sens

Déborah est une participante du programme d’Alter’coop, engagée dans une aide logistique qui soutient l’ensemble du processus. Elle m’a partagé son parcours aux multiples dimensions : elle s’en nourrit et apprend beaucoup.

« Dépasser les difficultés qu’il y a dans l’altérité et le vivre-ensemble, c’est une des clés. On ne peut pas respecter la terre, si on ne sait pas communiquer, si on ne respecte pas les autres. »

« De plus en plus, je fais des choix dans ma vie pour pouvoir vivre au quotidien des choses qui font sens. »

La posture d’apprenant pour inventer le présent ensemble

De la tension dans l’expression des singularités

Lors de ce module de formation d’Alter’coop, j’ai aimé à nouveau (mon précédent journal vivant) sentir les espaces offerts au continuum qui lie nos vécus intimes à une dynamique collective :

  • des passerelles entre savoirs chauds (l’expérience) et savoirs froids (théoriques).
  • des cercles de parole pour partager les ressentis au contact de la transmission
  • des ateliers d’intelligence collective sous la forme de « laboratoire »

A plusieurs reprises, le rythme du programme m’est apparu très dense par rapport à ma capacité personnelle d’apprentissage et de présence au groupe. Tout au long du module, chacun a traversé ses propres limites, ses propres difficultés. L’espace pour accueillir les émotions n’est pas extensible pour pouvoir accueillir tous les mouvements personnels des uns et des autres. Un premier pas a consisté pour moi à identifier et exprimer mes besoins pour les respecter et continuer à servir l’objet du groupe. Cette mise à l’épreuve individuelle face au collectif interroge la capacité et la créativité de chacun pour emprunter des voies qui prennent soin. Veiller à équilibrer un vivre-ensemble dans le respect de l’expression des singularités, un fil délicat à tenir ?

Ne pas cesser d’interroger pour s’ouvrir à l’inconnu

« Personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, les hommes s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde. »

J’aime cette phrase de Paolo Freire et surtout,elle resurgit en me rappelant ce bel esprit d’éducation populaire** porté par ce pédagogue brésilien.

De nos jours, les « porteurs de sagesse » sont des leaders qui interviennent dans de multiples lieux et conférences pour transmettre leur connaissance et inspirer d’autres voies d’être et d’évolution pour l’humain. Leur rôle de passeur est essentiel et de plus en plus reconnu dans une société qui commence à comprendre qu’elle n’a pas toutes les réponses dans la vision proposée jusqu’alors. Toutefois, il convient de ne pas se tromper. Leur rôle est d’aider à grandir et non de faire grandir. La nuance apparaît faible et pourtant elle est de taille. Toute attitude qui tend à éduquer, à guider,avec justesse,réside à mon sens dans cette attitude passive, d’égal à égal, celle qui permet d’accueillir l’autre comme il est, sans jugement. A titre d’exemple, avec l’olfactothérapie proposée par Magali Couturier, j’ai découvert des sensations internes inédites. Elle nous a proposé un « voyage » de l’odorat grâce à ses connaissances et son expérience. Au delà des odeurs plus ou moins appréciées qu’elle nous a proposé de sentir, j’ai accueilli cet inconnu qui me renseigne sur un potentiel à visiter, à éprouver, à connaître. Personne ne « sait » à ce moment là, tout le monde découvre, partage et apprend, de soi et de l’autre, à travers le monde.

Lors d’un atelier d’intelligence collective, j’ai perçu la dimension « laboratoire » au cours de laquelle les facilitateurs et les participants ont cherché et appris ensemble à partir du processus en cours. Je me demande dans quelle mesure il est approprié qu’une transmission essentielle répondant à des enjeux éducatifs et culturels liés à la survie de l’humanité,du monde vivant, des biens communs, soit un service monétisé ? Aussi comment honorer cet enjeu d’accessibilité au plus grand nombre ? Est-ce que les entreprises ou l’État pourrait soutenir cette formation afin qu’un accès soit garanti pour les personnes ayant moins de ressources financières ?

Par ailleurs, j’ai beaucoup de reconnaissance pour l’ouverture que m’a offerte Christine Marsan en acceptant ma proposition de « troc » : une participation aux deux premiers modules en contrepartie d’une contribution avec un « journal vivant« .

***

Merci à Alter’coop, aux intervenants, à tous les participants avec qui j’ai éprouvé et ressenti ce soin de « commun » dans l’art de vivre-ensemble. J’ai grandi et je repars avec les aspirations suivantes pour continuer à cultiver ce chemin de l’altérité et de la coopération.

Interroger, permettre et créer les conditions pour :

  • cultiver la qualité de la relation dans l’altérité et la créativité au sein d’initiatives humaines collectives
  • offrir des espaces de rencontre comme des lieux ouverts de co-émergence, de passage, de circulation, de mouvement où la diversité, l’accès et l’inclusion sont favorisés : ruraux et urbains, locaux et étrangers, riches et modestes, jeunes et âgés, tous métiers et toutes disciplines…
  • inventer des espaces « communs » de co-création dépassant la production autocentrée de contenu, de service, de stages pour donner de l’espace nécessaire à l’inter-être et l’inter-niveau, à la recherche, pour une évolution par tous et avec tous.
  • compléter des postures de « sachant » ou d’expert en intégrant l’attitude « apprenante » et généraliste.
  • favoriser et ouvrir les espaces où le lien prime avant la dimension économique notamment lorsque l’argent est un frein à l’éducation du plus grand nombre.

Sans illusions, ni fard et paillettes, modestement et pleinement,continuons à créer le chemin d’une nouvelle culture.


* Retrouvez toutes les informations sur Alter’Coop : https://www.altercoop.org/

** Article « Qu’est-ce-que l’éducation populaire? » par le CEMEA (Centre d’Entraînement aux Méthodes d’Education Active)

4 commentaires sur “[Journal vivant] Alter’coop, au seuil d’une culture de la coopération ?

  1. Ayant participé au module 2 également, je suis retrouve à la lecture de cet article une délicatesse, une beauté et une subtile harmonie dans les expériences retranscrites par la plume de Gabrielle et j’aime les invitations humanistes à ouvrir humblement ces expériences a un plus grand nombre et notamment dans des espaces permettant le mouvement.

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  2. Forcément plein d’interrogations à la suit de cet article fouillé, très bien écrit, avec une introduction qui me touche particulièrement, alliant questionnement et poésie…
    « Leur rôle est d’aider à grandir et non de faire grandir… » Phrase essentielle… La culture, pour moi, ne vient pas d’en haut, mais d’en bas, ça veut dire qu’elle se partage…
    Egalement, le tourisme est très destructeur. En Savoie, j’ai vu « mourir » un village devenu station de ski… Sa culture ancestrale, sa langue (dit patois) ont disparu, ou sont devenus éléments commerciaux…
    Je pense aux mots de Chef Joseph de la tribu indienne d’Amérique « Les nés percés » :
    « La terre a été créée avec l’aide du soleil et elle devrait être laissée telle qu’elle était (…)
    La terre et moi sommes du même esprit. La mesure de la terre et la mesure de nos corps sont les mêmes (…)
    Je n’ai jamais dit que la terre était mienne pour en user à ma guise. Le seul qui ait le droit d’en disposer est celui qui l’a créée… »

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